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15th of October 2018

High-Tech



Comment Candy Crush anesthésie nos cerveaux

La nouvelle extension de Candy Crush sort ce jeudi 11 octobre. Un jeu vidéo conçu pour happer notre matière grise.

380 niveaux supplémentaires, des mondes en 3D, de nouveaux personnages pour une nouvelle expérience "plus sucrée que jamais". Friends Saga, la nouvelle extension du jeu vidéo sur mobile Candy Crush, l'un des plus joués et rentables au monde - trois milliards de téléchargements en huit ans -, est sortie ce jeudi 11 octobre. Si le pouvoir addictif de ce passe-temps consistant à aligner des bonbons pour les faire éclater a été maintes fois souligné, les effets de son design très coloré sur notre cerveau le sont moins. Pourtant, l'univers graphique de Candy Crush, très enfantin, acidulé, et surtout saturé de couleurs, contribue lui aussi à nous maintenir le nez collé à notre écran. Explications. 

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"Le fait de regarder une couleur active une zone particulière du cerveau : certaines couleurs stimulent plus l'hémisphère droit, d'autres stimulent plus l'hémisphère gauche, d'autres une aire en particulier, explique Jean-Gabriel Causse écrivain et designer français, spécialisé dans l'influence des couleurs sur nos perceptions et nos comportements. La multiplicité des couleurs dans ce type de jeu a donc pour effet de meubler notre cerveau, voire même de l'anesthésier - même si le terme est sans doute un peu fort -, ce qui explique que le joueur ait la (fausse) sensation de ne plus s'ennuyer quand il joue".  

"Le joueur est entraîné dans un vide, dans une non-réflexion"

La volonté d'avoir mis une très large palette de couleurs dans Candy Crush n'est certainement pas un hasard, conclut Jean-Gabriel Causse. Mais cette sur-stimulation visuelle favorise-t-elle l'émergence de sentiments de frustration, de colère ou de plaisir qui motivent l'acte d'achat [Candy Crush est un free-to-play, un jeu gratuit lors de l'installation mais qui propose des micro-transactions pour accélérer la progression] ? 

"À mon humble avis, ces émotions sont activées par d'autres mécanismes, mais toutes ces couleurs entraînent le joueur dans un vide où il ne pense plus à rien, tacle l'expert. Mon hypothèse est que la frustration ou le manque pourraient se créer une fois qu'on arrête le jeu, au moment où tous les problèmes du quotidien reviennent à l'esprit." 

Dans les "nouveaux monde en 3D" ou dans une partie, le joueur est confronté à une explosion de couleurs permanente.

Dans les "nouveaux monde en 3D" ou dans une partie, le joueur est confronté à une explosion de couleurs permanente.

King/Candy Crush

L'univers graphique de Candy Crush cache cependant une autre subtilité à laquelle notre cerveau est sensible, détaille le designer et auteur de Crayon de Couleur (Flammarion). "Quand on regarde l'esthétique du jeu, on a l'impression qu'il est conçu pour des enfants de cinq ans, or de nombreux adultes y jouent, note-t-il. Ces couleurs acidulées font retomber le joueur dans l'enfance et c'est une autre façon, selon moi, d'emmener le joueur vers la non-réflexion."  

Une sur-stimulation informationnelle permanente

Ce constat sévère est en partie partagé par Vanessa Lalo, psychologue spécialiste des jeux vidéo. "L'utilisation de toutes ces couleurs et cet univers enfantin renforcent sûrement l'engagement des joueurs, mais il est aussi lié à l'univers très sucré, aux bonbons, qui renforce l'identification à des objets du réel qui apportent un plaisir certain et activent un double circuit de récompense dans le cerveau", estime-t-elle. La forme et la position des petits bonbons contribue elle aussi à happer notre matière grise. Notre cerveau semble naturellement doué pour trier les objets qui apparaissent dans notre champ de vision et effectuer des regroupements. Une idée soulignée dès les années 1920 par des chercheurs allemands et confirmée depuis par de nombreuses études. 

Dans un raccourci osé, certains designers de l'industrie vidéoludique n'hésitent pas à comparer Candy Crush à l'application de rencontre Tinder. Dans les deux cas, un glissement de doigt suffit pour jouer et obtenir une récompense satisfaisante : le passage au niveau supérieur dans le cas du jeu vidéo et un "match" avec une autre personne dans le cas de l'application de rencontres. 

Mais la psychologue Vanessa Lalo tient surtout à souligner le côté pernicieux des jeux "free-to-play" qui manipulent les joueurs pour les faire jouer un maximum de temps. "Il y a une sur-stimulation informationnelle permanente, le robot qui clignote, les suggestions de solutions après deux secondes d'inactivité, les bonus qui bougent quand on est sur le point de perdre, etc. Dans cette surcharge visuelle, l'oeil sera plus attiré par les couleurs contrastées au point de faire oublier les combinaisons gagnantes, ce qui peut provoquer de la frustration [le jeu propose un nombre maximum de cinq vies à la fois, et les niveaux les plus difficiles en nécessitent souvent plus] et des comportements compulsifs." Un comble pour un jeu censé nous faire oublier nos idées noires.  

Même dans les locaux de King, l'éditeur de Candy Crush, la multiplication des couleurs est de mise.

Même dans les locaux de King, l'éditeur de Candy Crush, la multiplication des couleurs est de mise.

King/Candy Crush

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