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16th of October 2018

Cinéma



Lobbies, mode d'emploi

Les industriels utlisent des stratégies très abouties pour contrer les études scientifiques préjudiciables à leurs produits

Les lobbies, elle connaît mieux que personne. La journaliste Stéphane Horel mène depuis de longues années des enquêtes sur les stratégies d'influence des industriels, dont les produits sont mis en cause pour leur nocivité.Collaboratrice régulière du quotidien Le Monde, elle publie Lobbytomie, comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, aux éditions La Découverte. Une immersion très documentée dans ce monde où la manipulation est reine. 

Le lobbying est une activité légale fondée sur les stratégies d'influence. En quoi est-il répréhensible?  

Stéphane Horel : Le fait que ce soit légal ne signifie pas qu'il n'y a pas un problème. C'est leur influence sur la décision publique qui est en jeu. Pesticides, tabac, sucre, amiante, soda... Au nom de qui ces lobbyistes agissent-ils? Dans une démocratie, l'intérêt général ne peut pas être synonyme des intérêts des entreprises, des multinationales, encore moins de celles qui produisent des produits potentiellement dangereux. Or, c'est bien ce qui arrive. Des firmes, grâce à leur pratique extrêmement efficace du lobbying, influencent la décision publique en manipulant la science. Elles confisquent au débat public de vrais choix de société.  

Comment détournent-elles la science, selon vous? 

Le processus de la construction de la connaissance scientifique s'est sophistiqué au fil des siècles et repose sur un protocole bien établi : les scientifiques émettent des hypothèses, les testent en réalisant des expériences, conformément à des protocoles transparents. Ils publient ensuite dans des revues spécialisées leurs résultats, qui sont examinés par leurs pairs. Les industriels se sont infiltrés dans ce système de production de la connaissance parce que c'est par la science qu'arrivent les preuves démontrant que l'amiante donne le cancer de la plèvre, que le changement climatique est réel et qu'il est d'origine humaine, ou encore que les perturbateurs endocriniens sont nocifs pour la santé et l'environnement, etc.  

Lobbytomie, comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, de la journaliste Stéphane Horel

Lobbytomie, comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, de la journaliste Stéphane Horel

La Découverte

Quelle stratégie précise emploient-ils?  

Ils chargent, par exemple, des cabinets spécialisés de produire de la matière scientifique qui pourra ensuite être publiée dans les revues. Pour fournir ces contenus, ces firmes spécialisées dans le lobbying scientifique - les cabinets de "défense de produits" comme on les appelle - emploient une armée de personnes dotées d'un diplôme scientifique. Mais le producteur de cette matière peut également être un employé de l'industrie, un consultant, ou encore un scientifique du milieu académique sans lien de subordination directe avec les industriels, qui loue son nom et figure parmi les auteurs de l'article. C'est ce que l'on appelle le "ghostwriting". Dans leur quasi-totalité, ces articles commandités par les industriels critiquent et attaquent les études dénonçant un effet nocif du produit.  

Quels types d'études ces cabinets fournissent-ils? 

Ils ne font pas d'études stricto sensu : ils "moulinent" des recherches existantes, pour leur faire dire autre chose, en utilisant toutes sortes de biais statistiques. L'instrumentalisation du "biais de confusion" est l'une des plus populaires : elle consiste à rejeter la responsabilité d'un facteur dans la survenue d'un dommage en raison de la présence simultanée d'un ou plusieurs autres facteurs. Si, par exemple, des travailleurs sont atteints de cancers du poumon, on arrange les chiffres pour accuser le tabagisme et écarter le rôle de la substance cancérigène à laquelle ils sont bel et exposés à l'usine. On sait aussi que la source de financement d'une étude a un impact sur son résultat, on parle de "funding effect", ou biais de financement. Donc, de facto, les agences de régulation demandent des études biaisées, pour prendre des décisions aussi importantes que la mise sur le marché d'un pesticide ou d'un ingrédient du plastique. 

Mais la science est-elle si facilement manipulable? 

Tout le monde pense que, parce que c'est scientifique, c'est forcément objectif, et les firmes jouent sur cette croyance. "Les gens me croiront plus si vous m'appelez docteur", disait au siècle dernier Edward Bernays, le neveu de Freud, roi des relations publiques et pionnier de la propagande par temps de paix. Les industriels financent des études dites réglementaires, c'est-à-dire qui suivent les normes des bonnes pratiques de laboratoire (BPL) imposées par les agences de régulation. Mais ces études n'ont qu'une seule et unique fonction : respecter des normes de qualité. On s'assure, par exemple, que le rat a bien été placé dans une cage de x cm par x cm ; que la recherche a été réalisée selon le protocole adapté, etc. Sauf qu'une norme qualité n'évalue ni ne se prononce sur la toxicité de la substance testée, contrairement à ce que prétendent les industriels et les agences de régulation! 

Certaines tactiques sont plus indirectes... 

Oui, une autre stratégie des firmes sur le long terme a consisté à mener des études épidémiologiques - synonyme de la preuve scientifique ultime - lancées par les pouvoirs publics pour répondre à l'inquiétude de l'opinion publique. Sauf que ce type d'études n'est pas fait pour répondre aux questions posées : tel produit est-il nocif, telle usine relargue-t-elle des susbtances qui nuisent à la santé des riverains ? La plupart du temps, les études épidémiologiques consistent à compter le nombre de malades et de morts ; elles supposent un examen sur la longue durée - dix, vingt, trente ans - et donc d'attendre - sans qu'au bout du compte, il soit possible d'affirmer avec certitude un lien de cause à effet. C'est bien pour cela que les industriels sont favorables à ce genre de recherches. 

Néanmoins, il n'y a là encore rien d'illégal 

Non, mais les pouvoirs publics, eux, connaissent ces stratégies, et ne font rien contre.  

Pourquoi les revues de renommée internationale ne sont-elles pas plus "regardantes" sur leurs contributeurs ?  

La responsabilité des revues est, à mes yeux, l'un des problèmes majeurs. Quand on regarde de plus près, on voit que les déclarations d'intérêt obligatoires des auteurs des études sont incomplètes, fautives, et très rarement contrôlées. Les sources de financements des études ne sont pas toujours mentionnées, alors qu'elles devraient l'être. Tous les types d'articles publiés dans les revues sont concernés, et pas seulement les études : des éditoriaux aux lettres publiées dans la rubrique "correspondance". Un exemple : dans la revue Nature, cette rubrique a été instrumentalisée par des auteurs sur la question des perturbateurs endocriniens en 2016. Ils ont écrit une lettre attaquant les résultats de scientifiques dont les travaux sont reconnus, sans déclarer aucun conflit d'intérêts alors qu'ils en avaient. La rédaction n'a pas contrôlé.  

Au fond, que recherchent ces firmes? 

Elles veulent créer de la confusion dans la tête des décideurs publics et chez les citoyens dans le seul but de continuer à faire du profit en retardant ou en empêchant la réglementation. On regroupe ces stratégies sous l'appellation "manufacture du doute". Grâce à elle, par un renversement pernicieux, le bénéfice du doute profite aux intérêts économiques et non pas aux personnes. Lorsque vous additionnez toute la matière scientifique commanditée par les industriels, des études montrant des résultats favorables pour le produit,aux critiques des études indépendantes, l'ensemble rétablit un équilibre artificiel dans le corpus scientifique face aux études négatives. Cela donne l'impression d'une controverse scientifique, alors qu'elle n'existe pas! En créant l'impression qu'il n'y a pas de consensus sur la dangerosité d'un produit, on sème le doute dans l'esprit du décideur public qui n'a, généralement, aucune culture scientifique.  

Le glyphosate en est l'illustration?  

Tout à fait! En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), dont la fonction consiste à répertorier les substances cancérogènes et qui est la seule agence au monde où aucun conflit d'intérêt n'est toléré parmi les membres des groupes de travail, juge le glyphosate, au vu de la littérature scientifique disponible, substance cancérogène probable pour l'homme. Au niveau européen, la loi interdit de mettre un pesticide cancérogène sur le marché. Cette décision peut donc avoir d'énormes conséquences pour Monsanto, qui l'utilise dans son produit phare, le Roundup. Monsanto déclare la guerre au CIRC en mettant en place une machine de propagande pour détruire sa réputation. 

En novembre 2015, l'Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) conclut le contraire du CIRC : elle qualifie les preuves d'un lien entre glyphosate et cancer de "très limitées". 

Les agences réglementaires travaillent à partir des études toxicologiques financées et fournies par les industriels respectant les "bonnes pratiques de laboratoire", ainsi qu'à partir d'une sélection d'études issues de la littérature scientifique. Or, ce sont les industriels qui fournissent également cette matière. Certes, l'EFSA donne des instructions aux industriels sur la façon de faire leur choix dans ce corpus, mais ces recommandations consistent à dire aux firmes : "si vous considérez des études comme non fiables, il suffit que vous nous en donniez un résumé". Mais sur quels critères l'EFSA considère-t-elle qu'une étude est "fiable" ? Eh bien, ces critères reviennent de facto à éliminer les travaux universitaires indépendants non financés par des industriels pour ne conserver que les études "bonnes pratiques de laboratoire"! Quand Monsanto a présenté son dossier de ré-homologation du glyphosate, la plupart des études négatives pour leur produit étaient ainsi présentées sous une forme résumée. Et l'EFSA a copié-collé cette partie du dossier de Monsanto dans son propre rapport avant d'arriver à la conclusion que l'on sait.  

Vous semblez regretter une trop forte focalisation du débat sur les conflits d'intérêts 

Ils ne sont ni un crime, ni un délit au regard de la loi, mais une situation, par ailleurs mal définie. Ce qui n'aide pas à comprendre la problématique, c'est qu'on ne les appréhende presque jamais comme la conséquence de cette capture progressive des décisions publiques par les firmes, qui est ce sur quoi nous devons nous interroger. On se retrouve aujourd'hui avec des experts qui collaborent avec des industriels, et qui se retrouvent à siéger dans des comités où des décisions intéressant tous les citoyens doivent être prises. Or un conflit d'intérêts, c'est "un ensemble de conditions qui conduisent un jugement professionnel concernant un intérêt primaire (le bien-être du patient ou la validité d'une recherche) à être indûment influencé par un intérêt secondaire, tel un gain financier", comme l'expliquait très bien Dennis Thomson, professeur de philosophie politique à Princeton et à Harvard.  

Les autorités de régulation sont-elles trop laxistes sur cette question?  

Une très grande tolérance est de mise sur le nombre de collaborations qu'un expert peut entretenir avec les industriels. S'agissant de la vérification des déclarations d'intérêts qu'ils doivent remplir , les agences comme l'EFSA, répliquent qu'elles n'ont pas mandat pour vérifier l'exactitude des données fournies par les experts ; qu'elles n'ont pas à "faire la police". Ces agences ne semblent pas toujours avoir une vision très claire de l'intérêt général. Mais cette confusion d'intérêts domine désormais les cercles du pouvoir. 

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