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15th of October 2018

Cinéma



1966 - Brel et Brassens: quelques vérités sur nous-mêmes

[ARCHIVE] Jacques Brel et Georges Brassens parlent d'eux, de Dieu, de la mort, de l'amour... et des "gros" mots.

Dans L'Express du 3 janvier 1966 

Georges Brassens : auteur-compositeur français, né à Sète. Chante peu en France et encore moins à l'étranger. Il ne s'est produit que trois fois en public depuis la rentrée, gratuitement. Une fois au profit d'un jeune chanteur blessé dans un accident d'auto ; une autre fois pour les anarchistes ; la troisième pour d'anciens bagnards. En janvier 1963, Georges Brassens est entré à la Sorbonne : une jeune Lilloise, Annie Guyot, lui a consacré une thèse de cent cinquante pages. Les textes de ses chansons parus chez Seghers viennent d'atteindre les 250 000 exemplaires. 

Jacques Brel : auteur-compositeur francophone, né en Belgique. Il chante environ trois cent soixante-deux jours par an, de Russie en Afrique, d'Iran au Mexique. Vient de triompher à Carnegie Hall. Tirage de ses chansons chez Seghers : 80 000.  

Pour Europe n° 1 (tous les jeudis à 20 h 15 jusqu'au 13 janvier), Jean Serge est parvenu à réunir ces deux géants un peu sauvages, si différents, sauf par le talent. Voici des extraits de ce qu'ils se sont dit (sur les ondes et hors antenne), voilà ce qu'ils pensent d'eux-mêmes, des autres, de Dieu, de l'amitié et de la mort.  

Les gros mots

Jean Serge - Vous êtes, parmi les auteurs, les deux seuls qui employez... 

Brassens - Tu vas voir qu'il va nous faire faire un duo.  

Brel - On va pousser l'escarpolette. 

Oui, il s'agit presque d'un duo. Vous utilisez tous les deux des mots, des gros mots, des mots qui font scandale. Pourquoi ?  

Brassens - Parce que nous sommes un peu belges tous les deux, tu comprends. Puisque moi, j'ai un nom flamand, et que lui, il l'est.  

Brel - Là, je ne réponds pas pour Georges. Mais moi, j'emploie des mots courants. Je crois qu'il est essentiel d'écrire comme on parle, comme on respire. Effectivement, je dis putain de merde dans la vie. Je ne vois pas pourquoi je ne l'écrirais pas.  

Brassens - Tu dis des choses comme ça dans la vie ? Putain de merde ? Tu me fais de la peine, moi qui ai horreur des gros mots. Non, sérieusement, quand Jacques ou moi disons merde, c'est pour des raisons d'honnêteté, c'est parce que nous sommes bien élevés à l'égard des gens qui nous écoutent.  

Brel - C'est ça. Parce que dire une péripatéticienne, c'est une grossièreté monstrueuse, alors que dire une putain est une action honnête.  

Brassens - Oui, d'ailleurs, tu vois, quand sur les affiches, sur les disques, on met "La P... respectueuse", par exemple ...  

Brel - C'est bien plus cochon, là, c'est porno, c'est comme la danse classique, c'est porno.  

La mort

L'un comme l'autre, il semble que vous vous amusiez beaucoup avec la mort ?  

Brassens - Encore un sujet difficile. Moi, je me sers de la mort pour vanter la vie. La mort, pour moi, c'est une espèce de clown blanc, un faire-valoir.  

Brel - Moi, si j'en parle, c'est pour souligner l'absurdité de tous nos chagrins. Tout va s'arrêter, ce n'est pas très important de vivre, ça ne sert à rien, à personne, même pas à soi. Alors, je parle de la mort. C'est la justice, la vraie justice.  

Brassens - Excuse-moi, Jacques, de citer une de mes chansons ... Dans Les Funérailles d'antan, par exemple, je me sers de la mort comme prétexte, elle est là comme ça, exactement comme une marguerite dans une histoire d'amour.  

Brel - Moi, si j'emploie la mort, c'est parce que c'est l'idée la plus absurde qui soit accessible à tout le monde. La théorie ondulatoire, c'est sûrement étonnant, mais qui connaît ? La mort est bien plus étonnante encore, et tout le monde connaît. Mais la mort, moi, je m'en fous, vraiment, je m'en contrefous.  

Brassens - Ne dis pas ça, elle est fichue de nous descendre dessus comme ça...  

Dieu

Une fois de plus, je vais vous rapprocher. Il est évident que vous êtes les seuls à faire entrer, dans vos chansons, cet immense sujet : Dieu et la foi...  

Brel - Aznavour aussi en parle régulièrement. Chez les "yéyé" aussi, on parle de Dieu et de mariage. 

C'est un Dieu qui a une barbe blanche, le Dieu des chansons des autres.  

Brassens - Tu permets, Jacques ? Non, je ne crois pas en Dieu. Je parle de Dieu parce que j'ai été élevé par une mère catholique qui m'a mis la notion de divinité dans la tête. Parce que j'ai fait ma première communion. Mais, en fait, je ne crois pas en Dieu. Je le regrette, d'ailleurs, très fort. Parce que, dans les circonstances actuelles, ce serait bien agréable de pouvoir y croire. Je pense que j'y croirai peut-être un jour.  

Brel - Et moi, je ne crois absolument pas en Dieu, et je n'y croirai jamais. J'emploie Dieu comme notion extérieure. Parce que je suis symboliste, comme tous les Flamands. L'homme a envie de miracles, sans arrêt, et puis le miracle n'arrive pas, Dieu n'arrive jamais. Alors, je cite Dieu, bien qu'il n'ait jamais rien écrit !  

Brassens - J'ai l'impression, Jacques, que nous parlons de Dieu parce que nous nous adressons à des gens pour qui cette notion existe, comme si nous parlions anglais devant un Anglais.  

Brel - Exactement.  

Brassens - Pour parler la même langue qu'eux.  

Brel - Dieu serait une cocotte-minute, je parlerais cocotte-minute, si la cocotte-minute avait la même signification que Dieu pour les gens. Dieu, c'est un mot pour moi.  

Brassens - Un joli mot.  

Le métier

Georges, tu as dit : "Il est plus difficile de plaire à cent personnes qu'à cent mille." 

Brassens - Ce n'est pas moi qui l'ai dit, c'est Victor Hugo ou Valéry.  

Brel - Moi, je crois que c'est plus simple que ça. On fait ce qu'on peut. De toute façon, on s'en fout. Je ne veux pas montrer mon c..., que cela concerne cent ou mille types. Et pourtant, j'ai été élevé chez les curés. Moi, quand j'écris, j'essaie surtout de me séduire.  

On se sert d'une chanson de votre aîné, Trenet, pour dire que lorsque les poètes ont disparu, on chante encore leurs chansons. Cette éventualité peut-elle pousser un auteur à soigner mieux ses oeuvres ?  

Brassens - La plupart des gens qui passent à la postérité le doivent au hasard. Ce n'est pas une preuve de qualité.  

Brel - Absolument. Bruant a fait de mauvaises chansons, Jouy, Botrel... La postérité se trompe aussi.  

Brassens - Nous sommes des poètes mineurs...  

Brel - Nous sommes des artisans, pas des poètes, nous sommes exactement ce qu'on peut appeler des petits maîtres. 

Vous insistez avec beaucoup d'humilité sur le côté mineur de votre poésie. Mais ne croyez-vous pas que vos chansons resteront comme un témoignage de notre époque ? 

Brassens - La chanson n'est quand même qu'un phénomène de l'instant.  

Brel - Je nie la notion d'artiste, je tolère celle d'artisan. Les gens qui font des chansons sont des témoins, des photographes. Un témoin n'est pas fait pour durer. Nous, c'est la vente de l'électrophone qui a fait notre gloire. Il y a cinquante ans, on aurait été inconnus comme Jouy, comme Bruant. Nous vivons parce que nous sommes dans une époque mécanique.  

Que vous le vouliez ou non, ce que vous avez fait est une oeuvre. Lorsque vous passez sur nos antennes, n'avez-vous jamais l'impression d'une promiscuité ? 

Brassens - La radio ? Il y en a pour tous les goûts et tous les mauvais goûts. 

Ce besoin de variété chez les auditeurs, cela n'implique-t-il pas que les chansons de qualité constituent une sorte d'entracte pour eux ?  

Brel - La question est honteuse. Les chansons que j'entends, j'en ai honte, et pourtant, j'ai écrit de mauvaises chansons. Mais il y a des erreurs que vous devriez aider à dissimuler. 

On ne va pas faire de l'autocritique ...  

Brel - Mais si, nous aussi nous sommes des tricheurs monstrueux, surtout par rapport au music-hall. Si j'avais une mitrailleuse, je tuerais le music-hall. C'est con, c'est pourri. C'est con comme la mort, comme un chien, comme une valise sans poignée. J'aime les choses un peu dignes et au music-hall, on ne trouve pas de choses dignes.  

La chanson

Qu'est-ce que la chanson pour vous ? 

Brassens - Au fond, on pousse des cris pour que les autres entendent, on appelle au secours, on appelle à l'amitié. Je crois que c'est ce que nous faisons. Ceux qui nous entendent viennent s'ils veulent. On est des bateaux en détresse. Nous lançons des S.O.S. Moi, c'est ce que je fais à chaque chanson, j'appelle au secours.  

Brel - La chanson, c'est un acte d'amour. Parfois, on se trompe en amour. On n'a pas d'enfants ou bien on est cocu moralement. La chanson, c'est un acte de tendresse. Ni Brassens ni moi ne sommes des négociants. Il y a des jours où l'on est triste, on se couche tout seul dans le lit glacé d'un petit hôtel quelque part. Et là, c'est Brassens qui m'aide. Je me couche et je me dis : lui il essaie. 

Brassens - Et moi je dors 

Brel - Il essaie d'atteindre à une certaine dignité. Il ne montre pas ses fesses. Il y a plus de gens qui pètent que de gens qui chantent, actuellement. Je reviens d'une tournée en Russie. Il y a des soirs où j'étais triste, parce que personne n'avait rien compris. Je me suis défoncé le corps en scène, à Bakou. Je voulais faire un cadeau à ces gens qui sont des Turcs. J'étais à un doigt de pleurer. Eh bien, j'ai pensé à Georges. Je m'en foutais que tu ne sois pas là, tu es un cannibale. Mais ça m'a fait du bien de penser à ta moustache. Je pensais : il y a quelque part un mec qui essaie aussi. 

Brassens - Toi, Jacques, tu fais un peu l'amour en scène, tandis que moi, je m'abrite derrière deux ou trois mots. Si on ne me comprend pas, j'aime mieux ne pas y aller.  

Brel - Moi non plus, ils ne comprennent rien. Mais je suis curieux, alors j'y vais.  

Couverture de L'Express n°759 du 3 janvier 1966.

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