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16th of October 2018

Sports



Nabil Fekir : limite libre

A chaque fois qu’on a croisé en dehors du terrain Nabil Fekir, en piste ce mardi avec Lyon face aux Ukrainiens du Chakhtior Donetsk pour la deuxième journée du tour de poule de Ligue des champions, il vivait un moment compliqué. Forcément : les médias ne lui valent rien, ou plutôt «dès qu’il y a plus de trois journalistes en face de lui, il est perdu» (un proche), ce qui pousse à travailler sur les marges, c’est-à-dire sur les expressions. Un haussement de sourcil : Fekir trouve la question bizarre, il ne la sent pas ou il n’est pas d’accord avec ce qu’elle sous-entend. Un sourire gêné : merci de passer à autre chose. Un hochement de tête en regardant son interlocuteur dans les yeux : il investit (a minima) ce qu’il dit.

Magnifique joueur d’entraînement

Même sur le terrain, Fekir ne se départ jamais d’un regard un peu éteint, comme si les paupières étaient lourdes : le fond de l’air est un peu excitant, puisque rien ne sera jamais donné par le joueur. En revanche, le terrain parle. Le 15 septembre, à Caen, on a vu l’attaquant lyonnais se promener sur le terrain comme le contremaître fait le tour des dépendances ; sans s’énerver, avec la lassitude distante de celui qui aurait eu mieux à faire. Fekir avait tout de même marqué (2-2), signe que le jeu pur suffit chez lui à faire émerger des gestes de classe indépendamment d’un contexte qu’il juge inintéressant et morne ; son entraîneur était écœuré après-coup mais le président de l’OL, Jean-Michel Aulas, avait twitté dans la soirée comme on dépose les armes aux pieds du champion : «Nabil va remobiliser son groupe», c’est son équipe, au petit gars.

Et Fekir (25 ans) avait dans la foulée détruit à lui tout seul la défense de Manchester City (2-1) à l’Etihad Stadium sous les yeux de son père, invité à grands frais par Aulas, preuve éclatante de la manière dont le foot tourne, aujourd’hui comme hier : le grand joueur dispose, il fait comme il veut, l’environnement - président, équipiers, coachs - n’a aucune alternative au fait d’aller dans son sens à la fois pour s’assurer un présent (les victoires) et un futur (une soixantaine de millions minimum tomberont dans les caisses de l’OL quand Fekir sera transféré). C’est un charme.

Mais le chaos menace : quand il entraînait le Paris-SG, Laurent Blanc expliquait entre autres son rôle comme une force de contention envers ses stars et la plus grande de toutes, Zlatan Ibrahimovic, dont la toxicité augmentait quand il ne marquait pas ou se sentait d’une façon ou d’une autre en échec - un coup à faire exploser un vestiaire. Fekir n’est pas de cette trempe-là.

A Istra, où les Bleus ont vécu cinq semaines jusqu’au titre mondial, ses voisins de vestiaire ne l’ont pas entendu, à la notable exception de Djibril Sidibé - souvent considéré comme une sorte de référent (pour ne pas dire d’autorité, à la fois érudit et mesuré) aux yeux de ses coéquipiers musulmans, ce qu’est Fekir même si on ne peut bien sûr pas présumer de ce qui les liait durant l’épopée russe. La grande affaire du joueur là-bas, ce ne fut pas tant les bouts de matchs que le sélectionneur lui concéda - pas simple d’être le supplétif d’Antoine Griezmann en équipe de France - que les entraînements : en privé, certains internationaux tricolores se sont dit sidérés par la gestuelle et l’habileté technique du Lyonnais, et on parle d’un contexte extrêmement élitiste, où quelques-uns des plus grands joueurs de leur époque (Griezmann mais aussi Kylian Mbappé ou Paul Pogba) vivaient les petites oppositions à 10 contre 10 sur terrain réduit comme un instrument, certes ludique, pouvant installer durablement l’idée de leur propre supériorité. Exister là-dedans, c’est exister tout court.

Duplex dans le salon du grand-père

On confesse avoir découvert Nabil Fekir en janvier 2015 sur un cloaque au stade de la Licorne d’Amiens, et on avait été frappé par sa différence, pour ne pas parler d’incapacité à être raccord avec le contexte lyonnais de l’époque : une génération de jeunes joueurs issus du centre de formation du club (le gardien Anthony Lopes, le défenseur Samuel Umtiti - aujourd’hui au FC Barcelone -, les milieux Jordan Ferri et Corentin Tolisso, l’attaquant Alexandre Lacazette) à la fois sûre d’elle et très nette, voire transparente, dans son approche du métier et des à-côtés qui vont avec ; des types maîtrisant la grammaire collective rhodanienne sur le terrain et le langage en dehors, une merveilleuse vitrine à la fois du savoir-faire maison et d’une sorte d’enfance de l’art auquel le football renvoie souvent.

Fekir, lui, menait déjà un combat parallèle. Ne sachant quoi faire de ses mains, il les occupait en remontant son short toutes les vingt secondes, semblant errer sur son aile droite jusqu’à ce que le ballon lui parvienne : là, il se lançait dans des initiatives exclusivement individuelles (dribble, frappe, débordement), disputant en vérité son match à lui. Ce qui posait déjà une double problématique : celle de son indépendance, c’est-à-dire de sa liberté, et celle de son inclusion dans un contexte qui ne lui serait pas complètement dévolu. Le mystérieux demi-tour du FC Liverpool, qui a renoncé à prendre le joueur au printemps alors que le transfert était ficelé pour une somme dépassant les 60 millions d’euros, a beaucoup fait causer : si le club anglais a laissé dire que le genou droit du joueur (gravement blessé fin 2015 lors d’un match avec les Bleus) n’avait pas passé la rampe d’examens médicaux poussés, plusieurs sources concordantes ont fait état de l’attitude d’un (très) proche de Fekir, réclamant quelques millions dans le deal au tout dernier moment, une sorte d’acte de piraterie relativement fréquent qui aura cependant rebuté les Anglais. Un jeu d’ombre qui l’aura accompagné assez vite, et qui avait battu son plein en mars 2015.

L’histoire avait fait du bruit : après avoir donné son accord pour rejoindre la sélection algérienne, le joueur avait fait volte-face sous l’effet d’une quadruple intervention, mobilisant les quatre personnes les plus influentes du football français ou peu s’en faut : Aulas bien sûr, puisque la valeur d’un international algérien est bien moindre que celle d’un joueur qui fait son trou chez les Bleus ; l’agent Jean-Pierre Bernès, qui devint le conseiller de Fekir dans la foulée ; le président de la Fédération française de foot, Noël Le Graët, ainsi que son sélectionneur, Didier Deschamps. Quatre coups de fil en deux heures : un blitz. Posant la question du libre arbitre du joueur (Aulas étant son employeur), ainsi que sa porosité aux jeux d’influence qui l’entourent. Les Algériens ont hurlé, parlant du pot de terre contre le pot de fer et dénonçant une manipulation. Dont ils n’étaient pas exempts eux-mêmes : quand la deuxième chaîne de télévision publique organisait un duplex dans le salon de son grand-père, lequel, les larmes aux yeux, promettait «pour bientôt […] une grande nouvelle pour le peuple algérien», alors que le gamin balançait encore entre les sélections française et algérienne, ça relève de la lutte d’influence aussi. Le point le plus intrigant, c’est que rien n’a jamais permis de savoir pour quel maillot Nabil Fekir aurait balancé s’il avait été complètement libre de son choix. On était là pour l’épilogue : une conférence de presse du joueur à Clairefontaine avant un match douloureux (1-3) face à la seleçao brésilienne, où le joueur avait tout de go reconnu le coup de fil de Deschamps en amont de sa décision - le sélectionneur l’avait engueulé dans la foulée - avant de ne pas dire grand-chose d’autre, le responsable média coupant d’un «il a dit ce qu’il avait à dire» toute relance consécutive à l’annonce on ne peut plus lacunaire de l’attaquant lyonnais. Un horrible soupçon pèse depuis, paradoxalement renforcé par les accents de tendresse - souvent protecteurs - utilisés à son endroit par ceux qui l’approchent : Nabil Fekir ne s’appartient pas.

Mais il faut voir au-delà. Si le fantasme de l’appartenance nationale joue a plein chez les supporteurs ou le grand public, il est souvent accessoire chez les joueurs eux-mêmes, la double culture de certains ouvrant en réalité la possibilité d’indexer le choix d’une sélection sur son niveau, ou permettant de faire plaisir à ceux à qui on doit (ou croit devoir) quelque chose. Plus généralement, la carrière de Fekir apparaît comme ouverte à tous les vents, une barque chahutée par gros temps sous lequel nagent les prédateurs marins.

Astuces et ligne de fuite

Ça complique l’approche : alors que Blaise Matuidi était suspendu pour le quart de finale de la dernière Coupe du monde face à la sélection uruguayenne et qu’il fallait bien lui trouver un remplaçant à gauche, Deschamps et son staff s’étaient longuement interrogés sur la possibilité d’intégrer dès le coup d’envoi un Fekir par ailleurs plus que satisfaisant lors de ses entrées en jeu en Russie. Avant de reculer. Corentin Tolisso a finalement fait la maille : l’ancien coéquipier lyonnais de Fekir fait un peu tout bien et rien très bien, c’est un couteau suisse et son profil académique est encore le miroir où le foot français préfère se reconnaître. Possible que Fekir en soit sorti grandi : invisible au coup d’envoi et devant se contenter des quelques minutes habituelles, mais grandi. Aulas jure ses grands dieux que Fekir est encore plus fort que Karim Benzema, enfant de l’OL quadruple vainqueur de la Ligue des champions.

Jean-Michel Aulas dit beaucoup de choses. Il affirmait voilà trois ans que son club avait trouvé «son [Lionel] Messi» : l’hyperbole servait certainement les desseins du président lyonnais à l’heure de valoriser son joueur sur le marché des transferts, mais elle crédite aussi l’idée d’un joueur à part, vivant d’astuces et de lignes de fuite sur le terrain et payant une sorte de tribut au foot militarisé de son temps. Un joueur libre. Et un peu prisonnier de cette image-là : un joueur contraint, donc.

Grégory Schneider Read More




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